L’enterrement du comte d’Orgaz – 1586-1590 – Greco

Greco (1541- 1614)

L’enterrement du comte d’Orgaz 

1586-1590

Huile sur toile
Dim 460 x 360 cm 

Conservé dans l’église de Santo Tomé à Tolède, Espagne.

 

 

Le peintre 

Domenico Theotokopoulos, dit Le Greco, s’est formé dans la tradition post-byzantine, au début de sa carrière, il peint des icônes.
Greco quitte sa Crète natale pour l’Espagne en 1577, dans l’espoir d’obtenir une commande de Philippe II. Il y mourra en 1614.
De 1570 à 1576 il séjourne à Rome où il côtoie les maniéristes italiens.
Il s’imprègne des grands peintres, comme Michel-Ange, Titien .
Une large part de son activité picturale se déroule pendant le siècle d’Or espagnol, qui couvre les vingt dernières années du règne de Philippe II.
L’église jouit d’un prestige immense et de moyens matériels considérables.
Tolède n’est plus la cité impériale puisque la capitale a été transférée à Madrid mais la cité connait néanmoins une très grande activité religieuse, intellectuelle et commerciale.
Ces conditions ont largement contribué au déploiement de la peinture mystique du Greco.

 

 

Le tableau 

En 1586, Le maire et le curé de Santo Tomé commandent une toile pour commémorer l’évènement miraculeux ( lors des funérailles du comte d’Orgaz deux saints seraient apparus: saint Augustin et saint Étienne).

Ce chevalier fit reconstruire à ses frais l’église Santo Tomé où il est enterré.

Le tableau illustre une légende locale populaire.

Cette toile est une grande étape dans la carrière de Greco; Elle l’occupe pendant deux ans. Ce moment marque la première maturité de son style tolédan, jusque là encore dominé par les références italiennes.

Chef d’œuvre du Greco, ce tableau maniériste est un symbole du siècle d’Or espagnol.

 

 

Composition 

La division classique de l’œuvre entre ciel et terre est transgressée par une troisième scène hybride.
Au milieu du tableau, on observe l’élévation de l’âme du défunt.

Conformément à la légende, les deux saints remettent le corps du notable à la terre. Mais ils confient son âme aux Royaume des Cieux. Saint Pierre, la vierge Marie et le Christ l’attendent au sommet de la toile.

Saint Étienne est à gauche, sur sa robe, un tableau dans le tableau, représente son martyre.  Saint Augustin porte sa mitre d’évêque et une barbe blanche.
À coté de saint Étienne, saint François est reconnaissable à sa bure.

L’âme du défunt s’élève vers le ciel sous la forme d’un bébé que porte un ange, drapé de jaune et vert, l’ange est dans l’axe du tableau.

Le saint évêque se penche avec délicatesse vers le seigneur d’ Orgaz. 

Dans le christianisme la mort ne fait plus peur puisqu’elle n’est qu’un passage vers la vraie vie, la vie éternelle.
Le corps reste respecté puisqu’il a accompagné l’homme dans toute sa vie terrestre.

Philippe II est représenté parmi les vénérables assis en haut du tableau à la droite du Christ derrière saint Pierre, il se distingue des autres personnages par le port de la fraise et la position de sa main gauche.

Les personnages béats au second plan sont des notables. Ils assistent à l’inhumation avec les commanditaires de l’œuvre du peintre.
Le curé est de dos mais on peut voir le regard qu’il partage avec la Vierge, symbole du lien direct de l’église avec le sacré.

Dans le registre supérieur, la cour céleste est en pleine lumière. Jésus trône en blanc. À sa droite, se tient Marie, le regard tourné vers les hommes.
En retrait saint Pierre attend, avec les clefs du paradis. À la même hauteur que la Vierge, saint Jean-Baptiste est habillé d’une simple peau de bête et semble implorer la clémence de Jésus. Derrière lui, les saints, regroupés en une masse compacte, ont tous le regard tourné vers le Christ.

Dans le registre inférieur, au premier plan l’enfant qui désigne la scène du doigt est le fils de Greco.
Les témoins de l’évènement forment une frise de visages aux dominantes noires et blanches. Leurs costumes sombres et sobres tranchent avec les ornements sacerdotaux richement brodés de fils d’or et de couleurs.
Greco s’est représenté, c’est le sixième en partant de la gauche, il a les yeux levés.
L’enterrement est éclairé par la lumière des torches.

Le style de Greco se reconnait à l’étirement de ses personnages.
L’ensemble est somptueux, la cuirasse du comte d’Orgaz, est particulièrement travaillée ainsi que que les broderies des chasubles.

Dans ce tableau, Greco donne à son pinceau un lyrisme électrique.
Son dessin est serré, nerveux et brillant et s’adapte aux dimensions du support.
Son tracé souligne tout avec minutie. La couleur s’impose par sa propre densité.
La vigueur de son pinceau donne une vitalité prolifique et originale au tableau. 

Son tableau a une énergie intérieure.
Le tracé souligne tout avec minutie et la couleur s’impose par sa propre densité.

Ce tableau montre la force expressive et picturale de création de Greco.

 

 

Analyse 

l’Espagne était le siège du christianisme catholique, le défenseur de la foi et le foyer de l’inquisition.

Avec la réaffirmation du concile de Trente (1545-1563) des doctrines contestées par les protestants, l’art espagnol s’oriente vers un naturalisme rigoureux, capable d’offrir aux fidèles des préceptes moraux sans ambiguïté. 

Le peintre réussit à associer deux styles distincts pour représenter les sphères terrestres et célestes.
La partie inférieure avec ses somptueux brocarts et ses brillantes armures, est un chef-d’œuvre de naturalisme raffiné.
Des portraits réalistes de l’élite de Tolède incarnent les spectateurs du miracle : la dépouille du comte d’Orgaz est mise en terre par les deux saintes apparitions, tandis que l’âme du chevalier mort, signifié par un enfant, s’élève vers la sphère spirituelle aux violents contrastes colorés et déformations spatiales, où des personnages disproportionnés  rayonnent de lumière divine ou bien sont touchés par elle.
Le tout est traité par un pinceau expressif qui traduit l’immatérialité de la scène.
Le sixième  personnage en partant de la gauche, avec le regard levé, est un autoportrait de Greco et l’enfant au premier plan est son fils.

Greco, le peintre le plus original du XVIe, tenta d’associer la couleur et la touche légère des vénitiens à la puissance des figures de Michel-Ange, comme dans ce tableau qui montre l’apparition miraculeuse de saint Étienne et de saint Augustin aux funérailles du chevalier Don Gonzalo Ruiz de Tolède.

Érudit et influencé par les recommandations du concile de Trente, Greco se réfère dans ses œuvres à des contenus doctrinaux pointus : les cieux de ce tableau  sont inspirés des écrits du Pseudo-Denys l’ Aréopagite. 

Le pinceau de Greco est spontané et audacieux. Greco compose une ensemble complexe dans lequel les éléments imaginaires ont une grande part. 

Ce tableau appartient à la fois à la peinture religieuse par l’importance de la dimension surnaturelle et à la peinture d’histoire.

Depuis l’antiquité, histoire et légende sont étroitement mêlées voire confondues.

On reconnait dans le jeu brillant des couleurs et des lumières qui se manifeste dans ce tableau l’influence de la peinture vénitienne et en particulier du Titien que Greco admirait.
L’art baroque apparait dans l’impression de profusion que procure le tableau et  les formes tourbillonnantes qu’il déploie.
L’irréalisme spatial, l’allongement des proportions des figures, le verticalisme, donnent de la puissance au tableau et dénote une influence de la plasticité sculpturale du maniérisme romain.
Greco admirait profondément la peinture de Corrège, faite de lumière, de couleur et de mouvement.

Ces différents aspects sont tellement liés à la vision surnaturelle du peintre qu’il demeure inclassable et irréductible à toute école.

Pas de terre, pas d’horizon, pas de ciel et pas de perspective !
Il y a dans ce tableau un processus de dématérialisation et spiritualisation continue.

Byzantin, Greco est rompu à la fidélité, à la tradition, mais converti à l’Italie, il croit en la puissance quasi divine de l’invention et du style.

À Tolède, Greco invente une manière de peindre dont l’audace ébranle les canons du classicisme.

Peintre de la Renaissance, Greco pratique un automanièrisme dans un style si personnel qu’il deviendra sa signature.

Greco est un peintre de son temps, la Renaissance

Son originalité vient du choix de ces thèmes. 

Greco manifeste le rôle de l’imagination aidée de l’inspiration divine qui intervient dans l’acte de création.

Ce que Greco a appris en Italie, c’est la touche libre faite de couleurs vives contrastées et, une composition dense utilisant des poses élégantes et des points de vue changeants.
Le peintre a su fusionner ce qu’il a appris en Italie et ce qu’il a trouvé à Tolède.

Greco revendique les origines prestigieuses de son métier et la reconnaissance de son statut d’auteur.

 

 

Conclusion 

Cette huile sur toile qui est accrochée dans la paroisse de Santo Tomé a traversé le temps pour devenir aujourd’hui une véritable relique des miracles de l’Église.

Montesquieu écrit à propos de ce tableau : « C’était l’enterrement d’ Ornans, de la beauté, de l’élégance et de l’aristocratie … Cette toile est la plus extraordinaire au monde ».

Oublié pendant des siècles, Greco inspire ensuite des artistes aussi différents que Picasso et Jackson-Pollock.

Guillaume Kientz écrit :
« Les vrais suiveurs de Greco dans sa recherche aux confins de l’image furent les artistes de XXe siècle. Et Picasso, le premier, sur les épaules de Cezanne, put ainsi terminer, accomplir et poursuivre le geste et le grand mouvement, entrepris des siècles plus tôt à Tolède par un vieux peintre grec demeuré longtemps oublié ».

 

 

 

Source :
Le catalogue de l’exposition au Grand Palais -2019 – sous la direction scientifique de Guillaume Kientz : GRECO