Arrestation du Christ -Le baiser de Judas – 1602 – Le Caravage

Le Caravage (1571-1610)

Arrestation du Christ -Le baiser de Judas 

1602

Huile sur toile
Dim 133,5 x 169,5 cm

Conservé à la Galerie Nationale d’Irlande à Dublin 

 

 

Le peintre 

Probablement né dans un village du côté de Milan, Caravage est issu d’une famille très honorable.
Dès ses débuts, Caravage attache autant d’importance à ses sujets profanes que religieux, qu’il traite d’une manière similaire, avec crudité, mais aussi une grande théâtralité.
Caravage fait sensation en proposant un style novateur dans le traitement des thèmes religieux, l’artiste humanise le divin, représente les saints avec réalisme et joue sur la dramatisation du clair-obscur.
Caravage devient célèbre et bénéficie de la protection de nombreux mécènes.
Le jeune artiste a du mal à gérer son succès.
Imprévisible, sanguin, il joue aussi bien du pinceau que des poings et de l’épée, ce qui lui vaudra d’être emprisonné à plusieurs reprises. En 1606, il tue un homme lors d’une rixe, ce qui le contraint à s’exiler à Naples, où il continue de peindre.
Au début du XVIIe la carrière de Caravage est désormais bien lancée à Rome, comme en attestent les commandes majeures qui lui sont confiées pour décorer la chapelle Contarelli dans l’église Saint-Louis-des Français ou en core la chapelle Cesari de Santa Maria des Popolo.
En 1601, Caravage quitte la résidence du cardinal Del Monte qui a accompagné son succès pour rejoindre le nouveau Palazzo Mattei où vit le cardinal Girolamo Mattei.
Il n’y passe que deux ans, mais ce changement de lieu et de protecteur marque une évolution dans sa manière de peindre : les scènes de genre sont délaissées au profit de la narration religieuse.
Caravage tend à modifier l’atmosphère de ses tableaux à destination de collections privées, dans un sens à la fois plus monumental et plus épuré.

 

 

Le tableau 

Ce tableau a été entièrement restauré et exposé en 1951 au Palazzo Reale de Milan, sous le commissariat de Roberto Longhi.

C’est une œuvre complexe de la production privée du Caravage à l’époque de son séjour à Rome.

Caravage a peint deux versions authentifiées de cette scène, celle de Salerno et celle de la compagnie jésuite de Dublin, en dépôt à la National Gallery d’Irlande depuis 1993.

L’arrestation du Christ représente un épisode du Nouveau Testament au cours duquel Judas va à la rencontre de Jésus et l’embrasse afin de le désigner aux soldats qui viennent pour l’arrêter.
Jésus dit « Judas, c’est par un baiser que tu livres le Fils de l’homme ? »

Le Caravage concentre l’action sur la question amère posée par Christ.
Le Caravage emprunte aux autres évangélistes : jean est le seul à évoquer des lanternes et des torches alors que le personnage de gauche n’est évoqué que par Marc.
Il s’agit donc d’une compilation de plusieurs sources. 

Le Caravage était sous la protection du frère du marquis Ciriacio Mattei pour qui il a peint ce tableau ainsi que La cène à Emmaüs. Le cardinal franciscain Girolamo Mattei lui aura très certainement prodigué de nombreux conseils sur l’aspect théologique du tableau.

Ce tableau est célèbre pour son réalisme dramatique , son utilisation magistrale du clair-obscur et son intensité émotionnelle.

 

 

Composition 

Le tableau est dominé par les figures de Jésus et de Judas.

Judas le visage tordu par la culpabilité ou la détermination, enserre le Christ pour l’identifier aux soldats. Jésus calme et résigné accepte son sort.

La zone centrale est occupée par l’armure du soldat au premier plan, lequel, malgré l’étreinte de Judas, tend le bras pour saisir le Christ à la gorge.

Au-dessus du soldat presque caché derrière son casque, on devine une lanterne brandie à  bout de bras par l’homme à droite, alors qu’à gauche un jeune-homme, Jean,  prend la fuite. Son manteau flottant dans son sillage forme un arc au-dessus des têtes du Christ et de Judas qu’il semble entourer et isoler.

Autour de Jésus et Judas, c’est le chaos.
Les soldats expriment la confusion, l’effort et la brutalité.
Le jeu des regards se joue à tous les niveaux à l’intérieur et à l’extérieur du tableau.
Le sacré se mêle au profane, le réel au merveilleux, le banal au génie.
La peinture de Caravage choque la Rome des évêques et des papes.

On retrouve dans ce tableau la densité des ombres et la maîtrise de l’intensité dramatique. 

Caravage éclaire la scène par son art du clair-obscur, il met en évidence les éléments clefs du tableau : les six visages ou parties de visages des personnages , tous vus de profil sauf le visage de Jésus, et les mains principales, celle du porteur de lanterne, celle de judas mettant ses doigts sur l’avant bras de Jésus, celle jointes du Christ et la main droite ouverte de Jean.

La main gantée du soldat est posée au bas du cou de Jésus, elle n’est pas éclairée.

Le Caravage utilise la sombre et rutilante armure et le pantalon rouge vif du soldat du centre comme des instruments signifiants la violence physique dont Jésus, résigné et affligé, va être la victime.

À ce travail très pointu d’accentuation des modelés des corps par l’ombre et la lumière, le peintre ajoute une mise en relief de la réalité psychologique de ses sujets, faisant de lui un peintre visionnaire et souvent contesté par l’Église.

C’est une peinture passionnée et impulsive.
Les figures sont représentées en gros plan, remplissant presque tout l’espace de la toile, ce qui crée une grande immédiateté et plonge le regardeur au cœur de l’action.

Il ya deux sources de lumière
La lumière du tableau qui met en valeur les visages et accentue le drame et la tension psychologique.

La lumière entrant par la gauche du tableau éclaire la scène et produit des reflets sur le métal couleur noir d’encre, c’est peut-être le clair de lune.

L’accent principal de la lumière est placé sur les doigts noués du Christ qui se détachent nettement dans l’espace inférieur de la composition.

Les contours très nets et durs de l’armure contrastent avec la souplesse et la douceur des plis des vêtements du Christ passif, tout comme la brutalité des traits du visage de Judas contrastent avec la pâleur de Jésus dont les yeux et la bouche se fondent dans l’ombre.

La lumière de la lanterne.

Le Caravage dépeint ses personnages avec un réalisme cru.
Il utilise des modèles vivants, ce qui confère une humanité et une authenticité frappantes aux figure sacrées et profanes, s’éloignant des représentations idéalisées de la Renaissance.

La palette est dominée par des bruns profonds, des noirs et des bleus sombres, rehaussés par l’éclat métallique des armures et les couleurs des vêtements du Christ, dirigeant l’œil vers les moments clefs.

La violente énergie animant le groupe des personnages accentue d’autant plus l’isolement de Jésus au moment de l’étreinte.

Longtemps avant que le tableau ait été redécouvert à Dublin, on avait remarquer que l’homme qui se tenait à droite et portait la lanterne était un autoportrait du Caravage.
Le caravage éclairerait ici littéralement l’action de sa propre lumière. 

 

 

Analyse 

Le sublime caravagesque repousse les limites du pathos.

Le Caravage ne cherche pas simplement à émouvoir le regardeur mais à le confronter à une expérience qui dépasse l’émotion esthétique conventionnelle pour atteindre une intensité brute et presque insupportable : le sublime.
Le sublime naît de la terreur, de l’obscurité, du danger et de la petitesse de l’homme face à des forces écrasantes, ici, la violence de la foule, l’injustice divine, le chaos moral.

L’expérience n’est plus seulement émouvante, elle est bouleversante et presque effrayante.

En utilisant des modèles de la rue, des visages grimaçants et des armures ternies; le Caravage ancre le sacré dans une réalité triviale et violente. Ce naturalisme choque la bienséance de l’époque et empêche toute idéalisation réconfortante.

Le regardeur est confronté à la violence réelle.
Le Caravage préfère des figures fixées dans l’acmé d’une action violente ou éblouissante à un déroulement narratif « traditionnel ».
La puissance de ses tableaux est telle que les tableaux voisins ne sont plus que du « papier coloré »

La vérité de ce tableau se mesure aux émotions qu’il soulève.

Ce tableau a une teneur spirituelle et des qualités méditatives.

Le visage de Jésus est d’un calme absolu, les yeux mi-clos.
Son expression n’est pas celle de la peur, mais d’une acceptation tranquille et divine de son destin, contrastant fortement avec l’agitation qui l’entoure.

Les soldats derrière leurs casques, présentent des expressions dures, concentrées sur leur tâche, dénuées d’émotion personnelle.
Ils incarnent la force aveugle de l’autorité.

Le visage de Jean est marqué par la panique, la fuite.

Les gestes amplifient l’intensité de la scène et structurent la composition.

L’étreinte entre Judas et jésus, ce qui devait être un signe d’affection est ici un geste de capture et de mort.
La main de judas agrippe fermement le manteau du Christ.
Le geste vif de Jean s’enfuyant, est un mouvement qui apporte du dynamisme et du chaos à la scène.

Les bras tendus des soldats, leurs mains gantées saisissent le Christ, créent des lignes de force qui convergent vers le centre de la composition, accentuant l’impression  d’encerclement. 

Caravage donne une forme concrète aux choses spirituelles.

L’image pieuse agit sur le regardeur et renforce sa foi.
Le regardeur a une relation émotionnelle avec le tableau.
Les effets du tableau confirment sa fonction d’image de dévotion et font participer le regardeur à l’histoire.

Le statut ambigu de l’art du Caravage, ni tout à fait sacré ni tout à fait profane.

Le Caravage a délibérément brouillé les lignes entre ces deux domaines, injectant une humanité brute dans les sujets religieux et une gravité morale dans les scènes de genre, défiant les conventions de l’époque.

Le Caravage a été un maître dans l’art de « profaner » le sacré pour le rendre plus accessible et percutant.
Son Christ n’est pas une figure éthérée et idéalisée, c’est un homme du peuple.
Il en va de même pour les autres personnages.
Caravage utilisait des prostituées pour modèles de la Vierge Marie et des mendiants pour les apôtres.
Cette approche a choqué l’Église de l’époque, qui voyait dans ce réalisme un manque de respect pour la dignité des sujets sacrés.

Inversement, le peintre  a élevé des sujets profanes (musiciens, diseuses de bonne aventure, joueurs de cartes) au rang de scènes dignes d’une méditation profonde, leur conférant une intensité psychologique et morale qui n’était auparavant réservée qu’à l’art religieux.

Le caravage ne cache ni la saleté, ni la violence, ni la pauvreté.
Ce réalisme est profane dans sa représentation crue du monde matériel, mais il est paradoxalement sacré dans sa capacité à monter l’incarnation divine dans la condition humaine la plus dégradée.

L’utilisation du clair-obscur est un outil parfait pour cette ambiguïté.
La lumière divine éclaire des corps très physiques, presque charnels.

Dans l’Arrestation du Christ la lumière frappe l’armure d’un soldat et le visage d’un Judas très humain, mélangeant la brutalité matérielle de la capture avec la signification spirituelle de l’évènement.

L’utilisation radicale du clair-obscur crée une angoisse visuelle.

L’allégorie lumineuse et le rôle symbolique de l’obscurité sont très présents dans ce tableau.
La lumière est associée à la présence divine visible et bien reconnaissable du Christ, elle devient un attribut iconographique.
Les figures sortent soudainement des ténèbres, créant un effet de surprise et de menace imminente. L’obscurité n’est pas seulement un fond, c’est un vide oppressant qui magnifie l’intensité dramatique des quelques éléments éclairés.
Le baiser de Judas, symbole par excellence de la trahison, est représenté non pas comme un acte cérémoniel, mais comme une étreinte physique et violente.
Cette torsion d’un geste d’amour  en geste de mort génère une tension morale qui va au-delà de la simple tristesse.

Dans ce tableau la narration se joue essentiellement sur les expressions faciales et les gestes des personnages, beaucoup plus que sur les costumes ou sur les décors qui disparaissent totalement.

Les mains et le visage de Jésus, éclairés par Caravage, traduisent moins la résignation que l’acceptation de son destin : « c’est bien moi, celui que vous devez arrêter ! »

Le Christ porte sur son visage son destin, il ira vers la mort en incarnant la douleur de toute l’humanité.

Caravage dans une originale mise en abîme se montre sous les traits d’un personnage en train d’éclairer la scène avec une lanterne.
Par cette lanterne qu’il tient délicatement par un fil, le peintre est témoin , et nous dit qu’il est un éclaireur : regardez bien ce que je vois, ce que je vous montre et ce que vous devez comprendre.

Caravage éclaire la scène par le sens original qu’il lui confère en l’interprétant à sa façon.

À gauche, l’effroi de Jean et son regard tourné vers la gauche, vers l’avenir : la mort de Jesus libérera ceux qui auront foi en lui par le mystère de la croix.

Chaque regardeur devient partie prenante de la scène que Caravage montre.

La fortune critique italienne du Caravage semble « s’accomplir » au Seicento au moment où, en France, Roger de Piles exige des images une autre vérité : celle de l’effet qui « se mesure à la force des affects qu’il suscite »..

Le tableau est une méditation puissante sur la trahison, l’humanité du Christ et l’inéluctable du destin.

L’utilisation de la lumière et de l’ombre dramatise le conflit moral et physique de l’événement. Le baiser, symbole d’amour, est perverti en signe de mort, marquant le début de la Passion.
En somme, le Caravage utilise le réalisme et la lumière pour forcer le regardeur à faire face à l’horreur, à la violence et à la vulnérabilité humaine de manière directe, repoussant les limites du pathos vers une expérience esthétique plus radicale : le sublime.

L’existence du regardeur est projetée dans ce tableau 

Les personnages sont grandeur nature.
L’obscurité métaphysique et la lumière de Caravage oblige le regardeur à voir dans cette tragédie humaine des millions d’autres tragédies, celles des persécutés et des vaincus de l’Histoire.

La récupération de la Contre-Réforme 

Cette ambiguïté a finalement servi les objectifs de l’Église catholique durant la Contre-Réforme. Alors que certains commanditaires rejetaient ses œuvres d’autres y voyaient un moyen puissant de toucher les fidèles.
L’art du Caravage rendait les histoires bibliques immédiatement compréhensibles et émotionnellement submersives pour le peuple.
La foi devenait une expérience viscérale non une abstraction intellectuelle.

L’art du Caravage force le spectateur à trouver le divin non pas dans les cieux idéalisés de la Renaissance, mais dans la boue et le sang de l’expérience humaine.

 

 

Conclusion 

Enfant terrible du baroque, peintre de génie au tempérament impétueux, le Caravage est à l’origine d’une véritable révolution picturale.
Son naturalisme anticonformiste et sa maîtrise du clair-obscur lui ont valu autant d’admirateurs que de critiques.

Caravage a travaillé pour l’église -principale commanditaire à cette époque- et offert une interprétation nouvelle des Saintes Écritures.

L’art du caravage opère un effet de vénération et d’enchantement presque magique sur les jeunes artistes présents à Rome à cette époque.
Son style a fait école, après son décès, le « caravagisme » a rayonné en Europe, notamment en France avec Valentin de Boulogne ou Georges de La Tour.

 

 

 

Source :
Sophie Couëtoux – Effets d’affects : le Caravage dans les textes du XVIIe –1996