Rue saint Denis – 1878 – Claude Monet

Claude Monet (1840-1926)

Rue saint Denis 

1878

Huile sur toile
Dim 73,5 x 52,5 cm 

Conservé au musée des Beaux-Arts de Rouen, France 

 

 

Le peintre 

Le parcours artistique de Claude Monet fut profondément influencé par Eugène Boudin, avec qui il partageait une conviction essentielle : peindre en plein air directement au cœur de la nature – une pratique révolutionnaire pour son temps. Cette approche novatrice lui permettait de saisir les effets changeants de la lumière sur les paysages normands et urbains, devenant ainsi le symbole même du mouvement impressionniste.

Son travail fut reconnu dès ses débuts par les critiques et les artistes contemporains, qui furent fascinés par sa capacité à traduire les sensations visuelles avec une précision remarquable.

 

 

Le tableau 

Cette peinture a pour sujet la première fête nationale autorisée depuis la défaite de Napoléon III en 1870 et la reprise du pouvoir par les conservateurs. Célébrant l’exposition Universelle de 1878, elle annonce l’avènement de la IIIe République instaurée en France quelques mois plus tard.

Les chroniqueurs ont relevé l’enthousiasme de cette journée du dimanche 30 juin où le drapeau tricolore triomphe dans les rues de Paris.
Selon les Goncourt, même les corbillards emportant leurs morts au cimetière étaient pavoisés.
Ce fut une journée historique.

Par son sujet, c’est une joie exceptionnelle, Monet peint relativement peu de paysage urbain, il préfère les bords de Seine.

Le succès de l’œuvre suivit celui de la fête, elle fut achetée le 1er août par le compositeur Emmanuel Chabrier  puis, après sa mort (1896) acquise par François Depeaux, donateur de la collection impressionniste du musée de Rouen.

Cette toile fut exposée lors de quatrième exposition impressionniste en 1879.

Ce tableau témoigne d’une époque marquée par les retrouvailles avec la République après les événements tumultueux de 1870 et célébrée avec enthousiasme lors de l’Exposition Universelle de 1878.

 

 

Composition 

Le 30 juin fut le jour choisi pour célébrer « la paix et le travail ». Ce jour-là Paris ne fut plus que lampions, lumières et musique. La foule immense envahit les places, jardins, boulevards et jusqu’aux plus petites rues.

Dans ce tableau, Monet adopte un point de vue original, à la fois surélevé et dans l’axe de la rue.

La perspective guide le regard au loin et permet d’embrasser le spectacle dans sa globalité, avec la foule qui se presse et les drapeaux soulevés par le vent.

Monet ne dessine aucune ligne pour former des contours, mais pose  sur la toile de multiples petites touches colorées appliquées d’un geste rapide et nerveux.

Avec cette solution radicale, il saisit l’instant par des mouvements et la lumière.

De près tout semble désintégré. Mais observé à distance et par le jeu des contrastes, la couleur recompose une vision cohérente et compréhensible de la réalité.

Le papillotement optique des touches est une hardiesse chromatique.
La juxtaposition des couleurs pures est visible.

La force de ce tableau c’est sa lumière, ses couleurs.

Le rouge s’en donne à cœur joie. C’est une mer de rouge.
C’est un prestigieux bain de lumières.
La multitude des coups de pinceau colorés, juxtaposés, exalte la palette tricolore et suggère un archétype de réjouissance républicaine et populaire.

La touche fluide et la lumière mouchetée traduisent l’atmosphère festive en une symphonie de couleurs et de mouvements.

La foule dense remplie la rue.
Elle est peinte par petites touches fragmentées et rapides.

La technique de Monet souligne l’esprit collectif de la célébration.
Il capture la joie collective de la foule en contrebas.

La perspective est forte. Elle crée une impression de profondeur.
Le triangle sombre de la foule répond au triangle inversé du ciel.

Les drapeaux sont maîtres de l’espace.
Ils ont le rôle principal, ils claquent au vent.
Les drapeaux ne sont pas que des décorations festives, mais des symboles d’unités  partagées, transformant une rue de la ville en un fleuve de fierté nationale.
Les drapeaux rappellent au regardeur les enjeux politiques et sociaux de cette période cruciale.

Ce tableau capture à merveille l’effervescence présente dans la capitale ce jour-là. Le tableau dégage une grande énergie.

 

 

Analyse 

Quand Napoléon III demanda au baron Haussmann, préfet de la Seine, de rénover Paris, il ne pouvait prévoir les profonds changements qui affecteraient la peinture.
L’haussmannisation, c’est à dire les transformations radicales de la ville menées entre 1852 et 1870 créa les espaces de modernité dépeints par les impressionnistes et fit de la capitale un spectacle.

L’effet de l’haussmannisation sur l’impressionnisme fut considérable.

Le préfet de la Seine et Napoléon III fournirent non seulement à ces peintres de nouveaux espaces urbains, mais aussi une ville qui était en elle-même un spectacle.
Les artistes traitèrent alors Paris comme une image, observant attentivement les activités de ceux qui s’y mouvaient.

Plusieurs impressionnistes représentèrent les célébrations du 30 juin 1878, date à laquelle la fête de la statue de la Liberté fut présentée dans le cadre de l’Exposition universelle à Paris.

Cette œuvre de Monet montre l’intérêt de l’artiste pour les effets de lumière et de mouvement  saisis à l’aide de taches de couleur.
Dans un format vertical qui souligne la vue plongeante, Monet encadre la rue de vigoureux coups de pinceau, bleus, blancs et rouges suggérant la multitude de drapeaux tricolores.

De courtes touches noires évoquent les mouvements de la foule en contrebas. 

Le tableau est flou, vaporeux et vaguement brouillé.

Il souligne les incertitudes de la sensation.

Le basculement de la technique à l’illusion est ostentatoire.
Tout est visuel chez Monet, tout se joue dans le domaine exclusif de la vue.
Monet dresse une image pure, faite pour le musée mental du regardeur.
Tout s’arrête sur la surface visible, qui est avouée par l’évidence des coups de pinceaux, mais également dématérialisée par une image se dressant sur l’écran abstrait de la subjectivité, bien détachée de l’écran concret de la peinture.

S’il n’y a pas de mérite tactile chez Monet, c’est que dans son univers la toute-puissance du visuel l’écarte.

Le regardeur recule : ce n’est plus l’œil contemplant l’image sur la toile, c’est l’esprit contemplant l’image sur la rétine.

Le geste plastique de Monet met en évidence les caractères qui font sa grâce et son génie. 

Il y a de la musicalité dans cette composition.
La fluidité inspire ses formes, le lyrisme vient de ses taches de couleur.

Ce tableau est à la frontière de l’image désagrégée et de l’abstraction.

Le peintre s’enivre du spectacle de la ville et de sa modernité.
La rue est montrée prise d’assaut par le peuple de Paris en liesse.
C’est une vue plongeante avec une forte perspective.

Posées d’une touche rapide, en flammèches de couleurs pures, les drapeaux flottent, claquent, se tordent et deviennent maîtres de l’espace.

La dissolution des formes, des détails et des figures humaines au profit de cet ensemble de petites taches de couleur ouvre la voie à des expériences encore plus audacieuses qui mèneront Monet, au début du XXe aux frontières de l’abstraction.

Ce tableau témoigne de la puissance artistique de Monet pour traduire les émotions humaines dans cette œuvre profondément ancrée dans le temps.

La tableau de Monet offre un représentation fortement suggestive de la rue, de la foule, de la ville. Ce sont de sujets neufs pour le XIXe.

 

 

Conclusion 

Monet ne songe qu’à son art, ne vit que pour son art.
Ce tableau appartient à son univers poétique .

Les impressionnistes ont refusé de mettre les questions de morale ou d’idéologie sociales au premier plan de la peinture ; ils leur ont substitué, à cette place, des problèmes proprement picturaux.
Sur la base de la technique qui se renouvelle chez eux par le travail analytique  de la touche, ils ont crée ce système de formes colorées où s’organise sous leur yeux la totalité des apparences et qui définit leur style.

Cette peinture est vouée au culte de la sensation pure.

Les impressionnistes sont nés à la peinture dans un moment de crise des rapports de classe, à l’âge où les sociétés industrielles prirent une conscience aiguë de leurs récentes conditions d’existence. 

 

 

 

Sources :`
Marc Bolt – Machinisme et peinture –1967