Orion aveugle cherchant le soleil levant – 1658 – Nicolas Poussin 

Nicolas Poussin (1594- 1665)

Orion aveugle cherchant le soleil levant 

1658

Huile sur toile
Dim 119,1 x 182,9 cm 

Conservé au Metropolitan Museum of Art de New-York ( The MET)

 

 

Le peintre 

Le nom de Nicolas Poussin est associé au classicisme français et au règne de Louis XIII, bien que l’artiste ait passé la majeure partie de sa carrière de peintre à Rome.
Né dans la région normande, le jeune garçon se rend à Paris au début des années 1610, et trouve la protection d’un gentilhomme qui finance son apprentissage dans un atelier.
À la fin de l’année 1610, Poussin voyage en Italie.
À Florence, il fait la découverte des grands maîtres de la Renaissance et de l’Antique.
Il rentre à Paris et fait la connaissance de Philippe de Champaigne. Il rencontre le cavalier Marin qui le loge et lui procure des commandes pour la cour de Marie de Médicis.
Il  retourne en Italie en 1624 et s’installe à Rome.
Poussin est un peintre  de sujets historiques et religieux, dans lesquels il marie l’héritage antique et la tradition chrétienne.
Sa renommée atteint la France, son retour à Paris ne dure que deux ans, bien que le cardinal Richelieu lui passe d’importantes commandes et qu’il devienne le premier peintre du roi. Poussin qui entend être libre et ne subir aucune critique, retourne à Rome en 1642.
Continuant à travailler pour la cour du roi de France depuis l’Italie, le peintre voit sa santé décliner.

 

 

Le tableau 

L’œuvre représente une scène dans laquelle la figure mythologique d’Orion, ayant été aveuglé, cherche le soleil levant.

La scène du tableau a été inspirée par les textes de l’écrivain grec Lucien de Samosate sur la mythologie grecque, dont la légende d’Orion.

C’est le mécène Michel Passart qui lui commande ce tableau.

Le MET considère l’œuvre comme l’une des plus grandes peintures de paysage de Poussin.

 

 

Composition 

Poussin montre le géant, l’arc en main, marchant à travers ce paysage d’un pas décidé,   vers une mer lointaine.
Poussin a représenté un géant, son anatomie est celle d’une statue grecque,
Cédalion perché sur ses épaules le  guide et Vulcain portant une tunique bleue,  au bord de la route,  indique le chemin.
Deux figures sont plus avant sur le chemin, on les voit à mi-corps.
Un nuage flottant devant le visage d’Orion, suggère que sa vue est voilée.

Dans ce tableau Diane est représentée dans les nuages, le regardant.
Sa draperie est fluide et ondule au vent,  ses cheveux sont relevés, elle porte son carquois dans le dos, elle se tient droite dans une attitude de contrapposto, autant d’éléments qui la rapprochent de la figure classique, elle s’appuie sur les nuées, son coude droit est posé sur sur un nuage gris, l’autre bras est sur sa hanche,  ses proportions très étirées la rattachent à l’esthétique maniériste.

La scène se passe dans un décors forestier.
Le paysage est continu et enchaîne souplement plusieurs  plans.

Au premier plan des souches d’arbres morts sont éclairées et dégagent la vue, permettant de voir le chemin.
Le chemin est tracé  au milieu d’une forêt, de grands arbres à droite et à gauche encadrent la scène.
Devant nous au fond du tableau se dresse une montagne, sur la droite au devine la mer.

Le ciel est bleu, plus on s’éloigne dans le paysage, plus les nuages éclaircissent.

 

 

Analyse 

Histoire d’Orion
Dans la mythologie grecque, Orion était un chasseur d’une taille gigantesque. Enivré de vin, il avait tenté de violer la jeune princesse de Chios, Métope,  et son père, roi de Chios,  le punit en le rendant aveugle.
Un oracle lui dit de voyager le plus à l’Est possible, jusque’à l’autre bout du monde où les rayons du soleil levant pouvaient guérir ses yeux. 

Pour son voyage, Orion passa par la forge de Vulcain où il demanda un apprenti, Cédalion, pour le guider sur le chemin. Cédalion est juché sur ses épaules.

Au terme du voyage Orion retrouva la vue mais fut tué accidentellement par Diane qui mit alors son image parmi les étoiles.

Si le Met considère l’œuvre comme l’une des plus grandes peintures de paysage de Poussin, ce n’est pas un paysage pur.
Ce tableau, comme toutes les représentations de la nature de Poussin, comporte des figures, une histoire.

Ce tableau est une méditation sur la place de l’homme dans l’univers, sur les liens qu’il entretient avec cette nature. 

En ce sens, toute œuvre de Poussin est une allégorie.
Il faut regarder ce tableau en ayant à l’esprit cet arrière-plan.
L’intelligence, la sensibilité et l’exigence du peintre permettent mieux de comprendre ce que les hommes du XVIIe entendaient par « nature ».

Peindre un paysage, pour Poussin, plus encore que pour certains de ses illustres contemporains comme Annibal Carrache ou Claude Lorrain, ce n’est pas se contenter de reproduire une nature simplement vue ou vécue, c’est nous la restituer transformée selon certains modes ou modèles, permettant à l’artiste de mettre en ordre et d’exprimer ces « belles idées » dont Félibien, entre autres, fait l’un des buts principaux de la peinture.

La « délectation » procurée au regardeur, pour reprendre une expression chère à Poussin, ne peut passer par la simple imitation du visible ni par la restitution d’une sensation.
Elle est en fait un enrichissement au contact des réflexions du créateur.

Ce qu’il faut prendre en compte c’est l’effet que produit ce tableau.

Dans ce paysage où la présence humaine est si essentielle, la nature est complètement ré-élaborée.

Le motif du chemin renvoie au thème du voyage.
Orion parcours le monde et suit sa vie.

Pendant les dix dernières années de sa vie (1655-1665), Poussin fit une part d’autant plus large au paysage qu’il poursuivait son interrogation sur l’âme du monde et les forces à l’œuvre dans la nature.

Dans ce tableau c’est un mélange hardi de montagnes et d’arbres où l’homme géant est en marche.

Poussin saisit de façon éminemment poétique le monde et crée son monde. 

Le paysage est le lieu et le moyen d’une communication mystérieuse , où les différents sens cachés pourraient se dénouer sans s’exclure.

Poussin choisit à dessein pour les protagonistes principaux des motifs repris aux grands modèles de la Renaissance et de l’Antiquité, afin de donner à ses personnages la valeur de figures pathétiques universelles..

Dans la dernière période de sa vie à Rome, le paysage est devenu le moyen d’expression propre de Poussin.

C’est au XVIIe que se fait le premier pas qui conduira la société moderne à une enquête non plus sur l’homme-roi mais sur l’univers d’abord, sur les structures imaginaires ensuite.
D’où résulte l’impossibilité dans tous les domaines de considérer cette époque et ses ouvrages comme de simples développements de la Renaissance.

Une nouvelle époque commence, dit Poussin et en peinture, il est le premier et génial interprète.

Par opposition aux conceptions du Moyen-Âge et de la Renaissance, suivant lesquelles le savoir à sa source dans la tradition, le dialogue direct de l’homme avec la nature tel que l’a conçu Poussin au terme de sa carrière l’apparente aux modernes.

Style de la vision directe , analytique mais totale, l’art classique de Poussin s’oppose au mythe médiéval et renaissant comme à l’illusionnisme baroque.

Au XVIIe l’image est devenue non le commentaire d’un parcours mental prédéterminé, mais la source d’une analyse dialectique puis réflexive. 

La peinture de Poussin ne constitue pas la version d’un système antérieurement élaboré de l’univers. Elle est, au même titre que la mathématique cartésienne, que la littérature classique, non un produit du temps mais une des activités institutionnelles où transparaissent la causalité et les modes de liaison d’une société en passe de transformer durablement l’histoire.

Il existe un rapport étroit,  entre le fait que le XVIIe ouvre la voie, dans tous les domaines à une culture plus développée de la vue, et la grandeur fascinante de Poussin.

Poussin est un conteur de fables, de récits.
Poussin rapporte une anecdote empruntée tantôt à la tradition chrétienne, tantôt à la tradition antique, et il prend un grand soin à la bien raconter, ainsi qu’à assortir l’harmonie générale de sa toile au contenu sentimental ou doctrinal de l’évènement.

Au XVIIe le Classicisme de Poussin vient après l’éclatement de la poétique baroque, quand les Romains, suivant Bernin, ont donné au monde un univers poétique où la terre et le ciel, la vie et la mort s’unissent « en une seule palpitation universelle à travers le mouvement incessant et grandiose des formes dans l’espace, de l’ombre et de la lumière » alors surgit le courant classique, né d’une opposition à ce Baroque frémissant qui incarne la vie.

Poussin représente le mieux ce contre-courant, dans la mesure où il s’est fondu dans le milieu romain fécondé par Bologne ; dans la mesure où, ayant résisté aux séductions momentanées de Titien et de Veronese, il est revenu à la tradition de Raphaël en même temps que le Guide et le Dominiquin, que l’Albane et que Pierre de Cortone.

Le Classicisme de Poussin est le résidu d’une culture séculaire, il constitue une décantation de valeurs antérieurement élaborées, il ne représente pas un apport neuf.
La culture qu’il incarne n’est pas, comme celle de la Renaissance, condition de l’esprit, elle est un idéal qui se pose par opposition à l’époque.

Ce qui caractérise Poussin c’est une mise en opposition de l’Idée et de la Nature.

Le sentiment du beau idéal vient chez Poussin précisément de Raphaël à travers Annibal Carrache, c’est encore de ce dernier que lui vient sa conception du paysage, son grand titre de gloire aux yeux de la postérité.

Si le rapprochement de Poussin avec Raphaël concerne plutôt les thèmes et la composition, l’arabesque et l’idéal, la comparaison de Carrache et de Poussin se fonde sur l’exécution et la technique.

Dans ce tableau Poussin donne le pas au dessein sur la couleur.

C’est la touche colorée qui engendre la forme.
Ce tableau offre un achèvement exceptionnel dans le domaine de la facture.
La couverture de la toile est dense, souple, harmonieuse.
L’opposition couleur -lumière s’y efface comme chez un Chardin ou un Cezanne.

La qualité poétique de Poussin est due à un certain emploi de la couleur qui le rapproche davantage de Titien, voire de Giorgione, que de Raphaël et des Carrache.

Dans ce tableau, l’homme se perd dans la nature qui l’enveloppe.

L’originalité de Poussin, c’est le nouvel équilibre qu’il donne à la représentation de l’homme et de la nature, et qui implique la substitution aux arts de l’illusion d’un style analytique et dialectique de la perception.

La Renaissance a substitué à la représentation de l’homme en action la figure de l’homme monumental. 

La composition et la lecture d’une toile impliquent un parcours déterminé qui renvoie à la connaissance et non à la sensation individuelle ; il ya toujours un savoir qui s’interpose entre la chose vue et la composition, et un savoir historique.

Voilà pourquoi au milieu du XVIIe c’est la mise en relation de l’homme et du paysage qui s’est trouvée la solution la plus adaptée aux intentions profondes de Poussin et de son temps.

Comme chez Molière, on trouve chez Poussin cette amertume du sage et du stoïque substituant la sagesse de la raison au mythe de l’âge d’or et du paradis. 

Le renoncement de Racine est proche de l’austère résignation de Poussin.

L’abstraction de Poussin demeure, en somme, tout aussi imperméable à nos contemporains que celle des peintres et des sculpteurs d’aujourd’hui.
Ainsi la peinture de paysage de Poussin est le premier pas vers l’art moderne, parce qu’elle correspond dans le domaine plastique à une opération mentale de même nature que celles qui conduisent Galilée ou Newton à fonder sur un phénomène un nouveau rapport de l’homme avec l’univers.

Avec Poussin commence une nouvelle phase de la peinture.
Tandis que la Renaissance plaçait dans la culture le point de référence de l’image, Poussin le situe dans la nature et surtout dans l’esprit.

L’activité de Poussin est donc double ; elle se poursuit intérieurement sur le plan de l’analyse phénoménologique des données pures des sens, et extérieurement comme génératrice d’une fabrication d’objet : le tableau.

 

 

Conclusion 

Considéré comme le rénovateur de la peinture française, s’étant illustré principalement par des tableaux de chevalet, Poussin a eu le génie de s’entourer de grands mécènes et de collectionneurs.
Inspiré par la beauté de l’Antique, l’artiste fait revivre dans ses œuvres des épisodes de l’histoire ancienne ou mythologique, mais aussi a été l’inventeur du paysage idéal.
Devenu une référence, Poussin était admiré par les néoclassiques autant que par les modernes (Pablo Picasso, Paul Cezanne,…)

Hazlitt écrit « sous son pinceau, les mots se transforment en images, les pensées deviennent réalité ».

Poussin célèbre le pouvoir d’immortalisation de l’art.
Il est un mythologue, un interprète des fables.

L’unité de Poussin, dans son cheminement artistique comme dans les grandes synthèses de la maturité réside sans doute moins dans les idées du peintre philosophe que dans son imaginaire, son pouvoir de déformer les images connues pour se les réapproprier, et évoquer à partir d’elles une multitude sans fin d’autres images.

 

 

 

Sources :
Alain Mérot – Nicolas Poussin et la notion de nature – 2005
Pierre Francastel – Poussin et l’homme historique – 1964
Olivier Bonfait – Poussin d’aujourd’hui – 1998

Arrestation du Christ -Le baiser de Judas – 1602 – Le Caravage

Le Caravage (1571-1610)

Arrestation du Christ -Le baiser de Judas 

1602

Huile sur toile
Dim 133,5 x 169,5 cm

Conservé à la Galerie Nationale d’Irlande à Dublin 

 

 

Le peintre 

Probablement né dans un village du côté de Milan, Caravage est issu d’une famille très honorable.
Dès ses débuts, Caravage attache autant d’importance à ses sujets profanes que religieux, qu’il traite d’une manière similaire, avec crudité, mais aussi une grande théâtralité.
Caravage fait sensation en proposant un style novateur dans le traitement des thèmes religieux, l’artiste humanise le divin, représente les saints avec réalisme et joue sur la dramatisation du clair-obscur.
Caravage devient célèbre et bénéficie de la protection de nombreux mécènes.
Le jeune artiste a du mal à gérer son succès.
Imprévisible, sanguin, il joue aussi bien du pinceau que des poings et de l’épée, ce qui lui vaudra d’être emprisonné à plusieurs reprises. En 1606, il tue un homme lors d’une rixe, ce qui le contraint à s’exiler à Naples, où il continue de peindre.
Au début du XVIIe la carrière de Caravage est désormais bien lancée à Rome, comme en attestent les commandes majeures qui lui sont confiées pour décorer la chapelle Contarelli dans l’église Saint-Louis-des Français ou en core la chapelle Cesari de Santa Maria des Popolo.
En 1601, Caravage quitte la résidence du cardinal Del Monte qui a accompagné son succès pour rejoindre le nouveau Palazzo Mattei où vit le cardinal Girolamo Mattei.
Il n’y passe que deux ans, mais ce changement de lieu et de protecteur marque une évolution dans sa manière de peindre : les scènes de genre sont délaissées au profit de la narration religieuse.
Caravage tend à modifier l’atmosphère de ses tableaux à destination de collections privées, dans un sens à la fois plus monumental et plus épuré.

 

 

Le tableau 

Ce tableau a été entièrement restauré et exposé en 1951 au Palazzo Reale de Milan, sous le commissariat de Roberto Longhi.

C’est une œuvre complexe de la production privée du Caravage à l’époque de son séjour à Rome.

Caravage a peint deux versions authentifiées de cette scène, celle de Salerno et celle de la compagnie jésuite de Dublin, en dépôt à la National Gallery d’Irlande depuis 1993.

L’arrestation du Christ représente un épisode du Nouveau Testament au cours duquel Judas va à la rencontre de Jésus et l’embrasse afin de le désigner aux soldats qui viennent pour l’arrêter.
Jésus dit « Judas, c’est par un baiser que tu livres le Fils de l’homme ? »

Le Caravage concentre l’action sur la question amère posée par Christ.
Le Caravage emprunte aux autres évangélistes : jean est le seul à évoquer des lanternes et des torches alors que le personnage de gauche n’est évoqué que par Marc.
Il s’agit donc d’une compilation de plusieurs sources. 

Le Caravage était sous la protection du frère du marquis Ciriacio Mattei pour qui il a peint ce tableau ainsi que La cène à Emmaüs. Le cardinal franciscain Girolamo Mattei lui aura très certainement prodigué de nombreux conseils sur l’aspect théologique du tableau.

Ce tableau est célèbre pour son réalisme dramatique , son utilisation magistrale du clair-obscur et son intensité émotionnelle.

 

 

Composition 

Le tableau est dominé par les figures de Jésus et de Judas.

Judas le visage tordu par la culpabilité ou la détermination, enserre le Christ pour l’identifier aux soldats. Jésus calme et résigné accepte son sort.

La zone centrale est occupée par l’armure du soldat au premier plan, lequel, malgré l’étreinte de Judas, tend le bras pour saisir le Christ à la gorge.

Au-dessus du soldat presque caché derrière son casque, on devine une lanterne brandie à  bout de bras par l’homme à droite, alors qu’à gauche un jeune-homme, Jean,  prend la fuite. Son manteau flottant dans son sillage forme un arc au-dessus des têtes du Christ et de Judas qu’il semble entourer et isoler.

Autour de Jésus et Judas, c’est le chaos.
Les soldats expriment la confusion, l’effort et la brutalité.
Le jeu des regards se joue à tous les niveaux à l’intérieur et à l’extérieur du tableau.
Le sacré se mêle au profane, le réel au merveilleux, le banal au génie.
La peinture de Caravage choque la Rome des évêques et des papes.

On retrouve dans ce tableau la densité des ombres et la maîtrise de l’intensité dramatique. 

Caravage éclaire la scène par son art du clair-obscur, il met en évidence les éléments clefs du tableau : les six visages ou parties de visages des personnages , tous vus de profil sauf le visage de Jésus, et les mains principales, celle du porteur de lanterne, celle de judas mettant ses doigts sur l’avant bras de Jésus, celle jointes du Christ et la main droite ouverte de Jean.

La main gantée du soldat est posée au bas du cou de Jésus, elle n’est pas éclairée.

Le Caravage utilise la sombre et rutilante armure et le pantalon rouge vif du soldat du centre comme des instruments signifiants la violence physique dont Jésus, résigné et affligé, va être la victime.

À ce travail très pointu d’accentuation des modelés des corps par l’ombre et la lumière, le peintre ajoute une mise en relief de la réalité psychologique de ses sujets, faisant de lui un peintre visionnaire et souvent contesté par l’Église.

C’est une peinture passionnée et impulsive.
Les figures sont représentées en gros plan, remplissant presque tout l’espace de la toile, ce qui crée une grande immédiateté et plonge le regardeur au cœur de l’action.

Il ya deux sources de lumière
La lumière du tableau qui met en valeur les visages et accentue le drame et la tension psychologique.

La lumière entrant par la gauche du tableau éclaire la scène et produit des reflets sur le métal couleur noir d’encre, c’est peut-être le clair de lune.

L’accent principal de la lumière est placé sur les doigts noués du Christ qui se détachent nettement dans l’espace inférieur de la composition.

Les contours très nets et durs de l’armure contrastent avec la souplesse et la douceur des plis des vêtements du Christ passif, tout comme la brutalité des traits du visage de Judas contrastent avec la pâleur de Jésus dont les yeux et la bouche se fondent dans l’ombre.

La lumière de la lanterne.

Le Caravage dépeint ses personnages avec un réalisme cru.
Il utilise des modèles vivants, ce qui confère une humanité et une authenticité frappantes aux figure sacrées et profanes, s’éloignant des représentations idéalisées de la Renaissance.

La palette est dominée par des bruns profonds, des noirs et des bleus sombres, rehaussés par l’éclat métallique des armures et les couleurs des vêtements du Christ, dirigeant l’œil vers les moments clefs.

La violente énergie animant le groupe des personnages accentue d’autant plus l’isolement de Jésus au moment de l’étreinte.

Longtemps avant que le tableau ait été redécouvert à Dublin, on avait remarquer que l’homme qui se tenait à droite et portait la lanterne était un autoportrait du Caravage.
Le caravage éclairerait ici littéralement l’action de sa propre lumière. 

 

 

Analyse 

Le sublime caravagesque repousse les limites du pathos.

Le Caravage ne cherche pas simplement à émouvoir le regardeur mais à le confronter à une expérience qui dépasse l’émotion esthétique conventionnelle pour atteindre une intensité brute et presque insupportable : le sublime.
Le sublime naît de la terreur, de l’obscurité, du danger et de la petitesse de l’homme face à des forces écrasantes, ici, la violence de la foule, l’injustice divine, le chaos moral.

L’expérience n’est plus seulement émouvante, elle est bouleversante et presque effrayante.

En utilisant des modèles de la rue, des visages grimaçants et des armures ternies; le Caravage ancre le sacré dans une réalité triviale et violente. Ce naturalisme choque la bienséance de l’époque et empêche toute idéalisation réconfortante.

Le regardeur est confronté à la violence réelle.
Le Caravage préfère des figures fixées dans l’acmé d’une action violente ou éblouissante à un déroulement narratif « traditionnel ».
La puissance de ses tableaux est telle que les tableaux voisins ne sont plus que du « papier coloré »

La vérité de ce tableau se mesure aux émotions qu’il soulève.

Ce tableau a une teneur spirituelle et des qualités méditatives.

Le visage de Jésus est d’un calme absolu, les yeux mi-clos.
Son expression n’est pas celle de la peur, mais d’une acceptation tranquille et divine de son destin, contrastant fortement avec l’agitation qui l’entoure.

Les soldats derrière leurs casques, présentent des expressions dures, concentrées sur leur tâche, dénuées d’émotion personnelle.
Ils incarnent la force aveugle de l’autorité.

Le visage de Jean est marqué par la panique, la fuite.

Les gestes amplifient l’intensité de la scène et structurent la composition.

L’étreinte entre Judas et jésus, ce qui devait être un signe d’affection est ici un geste de capture et de mort.
La main de judas agrippe fermement le manteau du Christ.
Le geste vif de Jean s’enfuyant, est un mouvement qui apporte du dynamisme et du chaos à la scène.

Les bras tendus des soldats, leurs mains gantées saisissent le Christ, créent des lignes de force qui convergent vers le centre de la composition, accentuant l’impression  d’encerclement. 

Caravage donne une forme concrète aux choses spirituelles.

L’image pieuse agit sur le regardeur et renforce sa foi.
Le regardeur a une relation émotionnelle avec le tableau.
Les effets du tableau confirment sa fonction d’image de dévotion et font participer le regardeur à l’histoire.

Le statut ambigu de l’art du Caravage, ni tout à fait sacré ni tout à fait profane.

Le Caravage a délibérément brouillé les lignes entre ces deux domaines, injectant une humanité brute dans les sujets religieux et une gravité morale dans les scènes de genre, défiant les conventions de l’époque.

Le Caravage a été un maître dans l’art de « profaner » le sacré pour le rendre plus accessible et percutant.
Son Christ n’est pas une figure éthérée et idéalisée, c’est un homme du peuple.
Il en va de même pour les autres personnages.
Caravage utilisait des prostituées pour modèles de la Vierge Marie et des mendiants pour les apôtres.
Cette approche a choqué l’Église de l’époque, qui voyait dans ce réalisme un manque de respect pour la dignité des sujets sacrés.

Inversement, le peintre  a élevé des sujets profanes (musiciens, diseuses de bonne aventure, joueurs de cartes) au rang de scènes dignes d’une méditation profonde, leur conférant une intensité psychologique et morale qui n’était auparavant réservée qu’à l’art religieux.

Le caravage ne cache ni la saleté, ni la violence, ni la pauvreté.
Ce réalisme est profane dans sa représentation crue du monde matériel, mais il est paradoxalement sacré dans sa capacité à monter l’incarnation divine dans la condition humaine la plus dégradée.

L’utilisation du clair-obscur est un outil parfait pour cette ambiguïté.
La lumière divine éclaire des corps très physiques, presque charnels.

Dans l’Arrestation du Christ la lumière frappe l’armure d’un soldat et le visage d’un Judas très humain, mélangeant la brutalité matérielle de la capture avec la signification spirituelle de l’évènement.

L’utilisation radicale du clair-obscur crée une angoisse visuelle.

L’allégorie lumineuse et le rôle symbolique de l’obscurité sont très présents dans ce tableau.
La lumière est associée à la présence divine visible et bien reconnaissable du Christ, elle devient un attribut iconographique.
Les figures sortent soudainement des ténèbres, créant un effet de surprise et de menace imminente. L’obscurité n’est pas seulement un fond, c’est un vide oppressant qui magnifie l’intensité dramatique des quelques éléments éclairés.
Le baiser de Judas, symbole par excellence de la trahison, est représenté non pas comme un acte cérémoniel, mais comme une étreinte physique et violente.
Cette torsion d’un geste d’amour  en geste de mort génère une tension morale qui va au-delà de la simple tristesse.

Dans ce tableau la narration se joue essentiellement sur les expressions faciales et les gestes des personnages, beaucoup plus que sur les costumes ou sur les décors qui disparaissent totalement.

Les mains et le visage de Jésus, éclairés par Caravage, traduisent moins la résignation que l’acceptation de son destin : « c’est bien moi, celui que vous devez arrêter ! »

Le Christ porte sur son visage son destin, il ira vers la mort en incarnant la douleur de toute l’humanité.

Caravage dans une originale mise en abîme se montre sous les traits d’un personnage en train d’éclairer la scène avec une lanterne.
Par cette lanterne qu’il tient délicatement par un fil, le peintre est témoin , et nous dit qu’il est un éclaireur : regardez bien ce que je vois, ce que je vous montre et ce que vous devez comprendre.

Caravage éclaire la scène par le sens original qu’il lui confère en l’interprétant à sa façon.

À gauche, l’effroi de Jean et son regard tourné vers la gauche, vers l’avenir : la mort de Jesus libérera ceux qui auront foi en lui par le mystère de la croix.

Chaque regardeur devient partie prenante de la scène que Caravage montre.

La fortune critique italienne du Caravage semble « s’accomplir » au Seicento au moment où, en France, Roger de Piles exige des images une autre vérité : celle de l’effet qui « se mesure à la force des affects qu’il suscite »..

Le tableau est une méditation puissante sur la trahison, l’humanité du Christ et l’inéluctable du destin.

L’utilisation de la lumière et de l’ombre dramatise le conflit moral et physique de l’événement. Le baiser, symbole d’amour, est perverti en signe de mort, marquant le début de la Passion.
En somme, le Caravage utilise le réalisme et la lumière pour forcer le regardeur à faire face à l’horreur, à la violence et à la vulnérabilité humaine de manière directe, repoussant les limites du pathos vers une expérience esthétique plus radicale : le sublime.

L’existence du regardeur est projetée dans ce tableau 

Les personnages sont grandeur nature.
L’obscurité métaphysique et la lumière de Caravage oblige le regardeur à voir dans cette tragédie humaine des millions d’autres tragédies, celles des persécutés et des vaincus de l’Histoire.

La récupération de la Contre-Réforme 

Cette ambiguïté a finalement servi les objectifs de l’Église catholique durant la Contre-Réforme. Alors que certains commanditaires rejetaient ses œuvres d’autres y voyaient un moyen puissant de toucher les fidèles.
L’art du Caravage rendait les histoires bibliques immédiatement compréhensibles et émotionnellement submersives pour le peuple.
La foi devenait une expérience viscérale non une abstraction intellectuelle.

L’art du Caravage force le spectateur à trouver le divin non pas dans les cieux idéalisés de la Renaissance, mais dans la boue et le sang de l’expérience humaine.

 

 

Conclusion 

Enfant terrible du baroque, peintre de génie au tempérament impétueux, le Caravage est à l’origine d’une véritable révolution picturale.
Son naturalisme anticonformiste et sa maîtrise du clair-obscur lui ont valu autant d’admirateurs que de critiques.

Caravage a travaillé pour l’église -principale commanditaire à cette époque- et offert une interprétation nouvelle des Saintes Écritures.

L’art du caravage opère un effet de vénération et d’enchantement presque magique sur les jeunes artistes présents à Rome à cette époque.
Son style a fait école, après son décès, le « caravagisme » a rayonné en Europe, notamment en France avec Valentin de Boulogne ou Georges de La Tour.

 

 

 

Source :
Sophie Couëtoux – Effets d’affects : le Caravage dans les textes du XVIIe –1996