L’homme au bain – 1884 – Gustave Caillebotte

Gustave Caillebotte (1848-1894)

L’homme au bain 

1884

Huile sur toile
Dim 148 x 114 cm

Conservé au musée des Beaux-Arts de Boston 

 

Le peintre

Caillebotte est licencié en droit en 1870.
En 1873 il est admis à l’École des beaux-arts en février.
C’est un peintre, collectionneur, mécène, organisateur ayant activement participé à cinq des huit expositions de la Société Anonyme Coopérative en 1876, 1877, 1879, 1880 et 1882. Il est à l’origine du premier legs qui permit l’entrée de ses amis dans les collections nationales avec l’ouverture de la salle du musée du Luxembourg en février 1897.
Le peintre meurt en février 1894, il laisse à sa famille une fortune conséquente et un immeuble familial, 77 rue de Miromesnil où le peintre s’était fait aménager un atelier.
Son engagement au côté de Manet, Renoir, Degas, Pissarro, Sisley et Cezanne eut une influence décisive sur la place de l’impressionnisme dans la culture française.
À partir de 1882, il se consacre essentiellement à l’horticulture et aux régates dans sa propriété du Petit-Genevilliers sans abandonner pour autant la peinture.
Avec Les raboteurs de parquet –1875, il s’est imposé comme un réaliste audacieux.

Il faudra attendre l’année 1994 et l’exposition parisienne du centenaire de sa mort pour que sa place dans l’art français soit pleinement reconnue.

 

 

Le tableau 

Cette toile a été composée en 1884 et exposée en1888 à Bruxelles à l’ « exposition des Vingt » mais les organisateurs à cause du traitement trop vériste du sujet décident de ne pas la montrer au simple public, mais aux experts dans une autre salle.

Après la mort de Caillebotte, la toile est en possession de la famille de son frère, dont les descendants, la famille Chardeau, la vendent en 1967 à la galerie Lorenceau de Paris. Elle est revendue la même année au collectionneur Samuel Josefowitz (demeurant à Lausanne).
Elle est achetée en juin 2011 par le musée des beaux-arts de Boston.

Ce tableau est le pendant de L’homme s’essuyant la jambe -1884 figurant le même homme dans la même salle de bains avec la baignoire en cuivre et la chaise paillée..

L’œuvre n’a pas été exposée du vivant de l’artiste, probablement en raison de son caractère provocant.

 

 

Composition 

Caillebotte rompt avec la tradition académique du nu idéalisé, pas de référence mythologique ni de pose héroïque : c’est un corps contemporain, musclé mais ordinaire, saisi dans un geste quotidien.

La musculature du dos, des fesses et des jambes est rendue avec une précision quasi anatomique, fruit de l’observation directe. 

Le cadrage coupé, le naturel de la pose et l’effet d’instantanéité rappellent la photographie, médium que Caillebotte pratiquait.
Cette approche confère à la scène une immédiateté troublante.

Tête baissée, cheveux en bataille, jambes écartées, L’homme au bain, sans visage, se sèche énergiquement le dos.
Ses pieds ont laissé des traces d’eau sur le sol. Ce détail accentue l’immédiateté de l’instant.
Ses vêtements sont posées sur une chaise et ses chaussures à côté.

La musculature est réaliste, son mouvement et la sensuelle carnation est due au pinceau qui caresse autant qu’il décrit.

Ce corps nu est d’un réalisme qui donne au regardeur le sentiment de l’observer à la dérobée.

 

 

Analyse 

Au cours du XIXe la représentation du nu en peinture et en sculpture connut un profond changement, à la fois stylistique et conceptuel, s’éloignant du corps classique idéalisé.
Les personnages féminins prédominèrent, faisant naître un débat sur le but de l’art et son rôle dans la définition de l’espace social et de la mobilité en son sein, tout en soulevant des préoccupations liées aux mœurs et aux rôles imputés à chacun des sexes. 

Le nu masculin tomba en disgrâce à cette époque, bien que l’Ecole des Beaux-Arts recourût à des modèles masculins plutôt que féminins pour ses cours de dessin.

Il constitue un sujet difficile lorsqu’il est inséré dans une scène moderne, comme en témoignent Homme au bain de Gustave Caillebotte ou The Swimming Hole de Thomas Eakins.

Le sujet de Caillebotte s’inscrit sans élégance dans un intérieur domestique simple. L’ordinaire de Caillebotte demeure rare au XIXe.

Si le nu féminin peut offrir diverses interprétations (déesses Diane ou Vénus, modèles de l’artiste ou prostituées) le nu masculin s’avère plus difficile.

Ce tableau soulève des questions relatives à l’identité du modèle et au moment où Caillebotte put assister à ses ablutions, ainsi qu’à la position du regardeur vis à vis de ce dévoilement de nudité quotidien mais inhabituel.

À une époque où le nu féminin domine la peinture de salon, représenter un homme nu de dos, dans un contexte domestique et non mythologique, est une prise de position. 

L’œuvre interroge les conventions du regard et de la représentation du corps masculin.

Caillebotte introduit de nouvelles images de la virilité. Avide de saisir l’homme moderne dans tous les aspects de son quotidien. Il le représente nu, mais sans idéalisation ni héroïsation, et livré au regard sans restriction. 

C’est une révolution.

Gustave Caillebotte s’est distingué de ses contemporains en peignant principalement les hommes au travail, dans leur intimité, en costume sur un pont ou au balcon, des espaces dans lesquels ils semblent parfois empreints d’une grande mélancolie qui n’est pas sans rappeler celle d’Edward Hopper. 

Caillebotte fait avec cet homme ce que Degas aime faire avec ses sujets féminins qui se baignent. Il le surprend dans son intimité et fait du regardeur un voyeur.

Ces fesses sont troublantes, oui, mais il ne faut pas leur en faire dire plus….

Caillebotte dans ce tableau montre la nudité masculine dans sa plus simple expression . Le corps est dans ce tableau le sujet à part entière.

La toile est immense.
C’est une ode sidérante à la virilité. 

Caillebotte peint les hommes en établissant avec eux une proximité et une intimité évidentes.

Caillebotte peint un homme qui fait sa toilette.
C’est une peinture d’une grande audace.

Malgré le sujet trivial (la toilette) le traitement formel – échelle grandeur nature, lumière sculpturale, frontalité du dos – confère au corps une présence presque sculpturale, évoquant les nus classiques tout en les subvertissant.

Ce tableau a un pendant : L’homme s’essuyant la jambe -1884

Caillebotte décompte un rituel quotidien en moments successifs, à la manière d’une étude de mouvement ou d’une série photographique.

En montrant le même corps sous des angles et dans des attitudes différentes, il explore la plasticité du nu masculin comme les maitres anciens le faisaient avec le nu féminin ou les études académiques.

Le décor identique : baignoire en cuivre, chaise paillée, lumière d’intérieur, crée une continuité qui renforce l’effet de récit intime et la dimension quasi documentaire.

Le format en pendant, traditionnellement réservé aux portraits ou aux allégories, confère à ces scènes de toilette une dignité inattendue, élevant le banal au rang de sujet noble.

Ce diptyque témoigne de la fascination de Caillebotte pour le corps masculin moderne et pour les rituels de la vie privée bourgeoise, thèmes qu’il est l’un des rares impressionnistes à avoir explorés avec une telle frontalité.

 

 

Conclusion 

Ce tableau est considéré comme une contribution majeure à l’histoire du nu masculin et à la représentation de la masculinité dans l’art moderne, ouvrant la voie à des artistes comme Thomas Eakins ou plus tard, Lucian Freud

Ce diptyque de 1884 occupe une place majeure dans l’œuvre de Caillebotte et dans l’histoire de la peinture française.

En choisissant de représenter un homme ordinaire dans l’intimité de sa toilette , Caillebotte transgresse les conventions de son époque. Là où Degas observe les danseuses et les femmes au bain, lui porte le même regard analytique sur le corps masculin, territoire alors largement inexploré par les impressionnistes.

La forme du pendant renforce l’audace du propos, ces deux toiles ne sont pas des études préparatoires ni des exercices d’atelier, mais un projet pictural assumé, qui revendique pour le nu masculin contemporain la dignité d’un sujet à part entière.

Par leur cadrage photographique, leur réalisme sans concession et leur tension entre banalité du geste et monumentalité du traitement , ces œuvres annoncent les préoccupations du XXe, de la vérité crue d’un Lucian Freud à l’exploration de la masculinité dans l’art contemporain.

Longtemps restés dans l’ombre, ces tableaux  révèlent aujourd’hui un Caillebotte plus radical qu’on ne l’a souvent perçu : non seulement peintre de la vie moderne, mais aussi pionnier dans la représentation du corps et de l’intimité masculine.