Edouard Vuillard (1868-1940)
Madame Vuillard lisant le journal
1896-1898
Huile sur bois
Dim 322 x 533 cm
Conservé dans une collection particulière
Le peintre
L’artiste est connu comme étant l’un des membres fondateurs du mouvement Nabi. Il s’illustra dans l’art du portrait, les scènes intimistes d’intérieur, les natures mortes mais également les compositions murales et décors de théâtre.
Il grandit à Paris où il fréquenta le lycée Condorcet. C’est dans cet établissement que Vuillard fit la rencontre, déterminante pour l’histoire de l’art, de Maurice Denis, Ker-Xavier Roussel et Paul Sérusier.
Vuillard grandit sous l’influence des femmes de sa famille, sa mère, sa grand-mère et sa sœur.
En 1885 il quitte le lycée et rejoint le studio du peintre Diogène Maillart. À la même époque il commence à fréquenter le Musée du Louvre et décida de se vouer à une carrière artistique.
En 1886 Vuillard fréquente l’Académie Julian. L’année suivante Vuillard intègre l’Ecole des Beaux-Arts de Paris. En 1888 il suit l’enseignement du peintre orientaliste Jean-Léon Gérôme.
Faisant suite à l’invitation de son ami Maurice Denis, Edouard Vuillard part le rejoindre à Pont-Aven.
Gauguin influença le groupe et les encouragea à utiliser des couleurs pures dans leurs compositions.
En 1889 Sérusier à Pont-Aven constitue le groupe des Nabis avec les peintres Pierre Bonnard, Maurice Denis et Paul-Elie Ranson.
Ce groupe s’intéresse à des considérations d’ordre spiritualistes, mêlant art, symbolisme, occultisme et ésotérisme.
Edouard Vuillard effectua de nombreux voyages à l’étranger afin de visiter les plus grands musées.
La première exposition personnelle de Vuillard fut organisée en 1896.
Ses œuvres prirent souvent pour modèle la mère du peintre.
La tableau
Le modèle est sa mère, Marie Vuillard, avec qui il vit à Paris.
L’appartement et l’atelier familial devient le principal théâtre de ses scènes.
Les Nabis privilégient les intérieurs, les aplats décoratifs, l’atmosphère psychologique et la synthèse des formes (influence de l’estampe japonaise de Gauguin et de l’art décoratif).
Composition
Point de vue rapproché et oblique :
L’angle coupe l’espace en plans successifs (mur/porte à gauche, figure au centre-gauche, table et fenêtre à droite) créant une sensation d’intimité domestique.
La figure principale est semi-dissimulée :
Madame Vuillard est absorbée par son journal, son visage se devine à peine derrière la feuille.
Cette disparition du sujet au profit du décor est typique de Vuillard.
Prima du décor : papiers peints, tentures et nappe forment un réseau de motifs serrés. Les touches courtes et granuleuses fondent objets et parois dans une même trame décorative, brouillant la hiérarchie entre figure et fond.
Les couleurs sont vives et les contours vibrants.
Jeu des rouges et des ocres : la nappe rouge-orangée aimante le regard et équilibre la masse sombre de la silhouette au premier plan. Les beiges, gris et bruns tissent une lumière feutrée, hivernale, que confirme l’arbre nu visible à la fenêtre.
Découpage par verticales et horizontales :
La porte, l’encadrement de fenêtre et le dossier de chaise rythment l’espace ; les diagonales discrètes (rebord de table, frange du rideau) empêchent la composition de se figer.
L’arrière -plan bénéficie de la même attention que le personnage.
La pâte épaisse, touches divisées, contours adoucis, la surface picturale affirme son autonomie décorative plus que la description précise des objets.
Les motifs des papiers peints et des textiles étaient détaillés en aplats de couleur dans un effort conscient d’annihiler le naturalisme de la profondeur, de l’espace, de la lumière ou de l’ombre.
La pâte dense et les touches serrées construisent une « peau » picturale où les volumes sont volontairement aplatis.
Les objets ne fuient pas en profondeur, ils affleurent, comme cousus au tableau.
Motifs comme structure : papiers peints, tissus, franges, nappe -ces trames répétées ne sont pas décor en plus, elles sont l’armature même de l’image.
Elles homogénéisent l’espace et absorbent la figure dans le même réseau.
Cadrage japonais: bords coupés, asymétrie, plans juxtaposés, l’espace ne s’ouvre pas par perspective mais par « couches » superposées, chacune traitée en aplat texturé.
Cette scène est hautement décorative, ornementée et la conception est élaborée.
Analyse
Les Nabis sont un groupe éphémère de peintres et d’écrivains qui cherchèrent à revitaliser l’art moderne par une approche nouvelle de l’abstraction et de la décoration pure dans la peinture. Leur philosophie témoigne du goût de l’époque pour les arts décoratifs japonais.
Ils professèrent leur désir de transformer la vie moderne en intégrant l’art de façon plus complète et plus directe dans l’environnement privé quotidien.
Les Nabis voulaient transformer l’intérieur domestique en un espace esthétique, mais en lui adjoignant un élément mystique, cherchant à extraire notamment de l’émotion des actes les plus humbles de la vie.
Ils étaient déterminés à transcender la ligne et la couleur pour révéler l’idée métaphysique située derrière l’image.
Vuillard qui partageait avec les impressionnistes un attrait pour les thèmes quotidiens, représente sa mère lisant paisiblement le journal.
Néanmoins cette domestique ordinaire semble être un prétexte pour explorer une image complexe à épaisseurs multiples dans laquelle les objets et l’espace semblent reliés à la surface.
Si l’artiste s’éloigne des motifs claustrophobiques qui le préoccupaient quelques années auparavant , rétablir un sens dans cette accumulation de touches superficielles requiert toujours de la patience.
Le groupe se sépara et les expositions collectives cessèrent en 1900 et les artistes poursuivent des vois divergentes.
Edouard Vuillard est mis au service de la création de la beauté plutôt que l’imitation de la nature.
Intimité silencieuse : l’action est minimale (lire le journal) mais la peinture fait sentir le temps suspendu d’un intérieur bourgeois modeste.
Le regardeur devient témoin indiscret d’une habitude quotidienne.
Dissolution de l’individu dans l’environnement :
En masquant le visage de sa mère, Vuillard glisse du portrait psychologique au
« portrait d’atmosphère » ce qui compte est la vie matérielle -tissus, papiers, reflets – dans laquelle l’être se fond.
Ce que Vuillard prend au Nabis : aplats colorés, arabesques décoratives, cadrage serré, influence du japonisme (écrans plans, asymétrie, bords coupés).
Dimension biographique :
La mère, pilier du foyer et de l’économie domestique, est montrée au repos -elle lit- dans le même espace saturé de tissus qui renvoie à son activité de couturière.
Lumière intérieure vers l’extérieur hivernal :
La fenêtre ouvre sur un arbre nu, gris-jaune, qui contraste avec la chaleur textile de la pièce, ce contrepoint renforce le repli protecteur de l’intérieur.
Le sujet (la mère lisant) déclenche la scène mais s’efface derrière l’expérience visuelle : Une méditation sur la continuité du vivant et du décor, du textile et de la peinture.
Au lieu d’une fenêtre vers un monde mimétique, la toile s’assume comme objet, une tapisserie moderne.
Voir et toucher se confondant : l’œil « lit » la matière autant que la scène.
Vuillard transforme une habitude domestique en laboratoire de surface :
Un art où profondeur psychologique et profondeur spatiale cèdent la place à une profondeur de matière, stratifiée, tactile et intensément picturale.
Unité décorative : murs, tissus, meubles et figures sont traités comme un seul continuum.
Cette fusion crée un climat presque liturgique, où l’espace devient enveloppe spirituelle.
Vuillard en effaçant les visages et en « cousant » les formes à la surface, déplace la psychologie vers l’atmosphère.
La profondeur n’est plus perspective mais résonance affective.
Héritage de Gauguin et du japonisme : simplification, aplats, arabesques -non pour ornementer mais pour condenser l’essentiel émotionnel des choses.
Plutôt que des symboles explicites, les nabis suggèrent une présence intérieure par la couleur et le rythme. Aplats vibrants, lignes ornementales, harmonies sourdes : tout concourt à faire sentir un « au-delà » immanent au banal.
Transformer l’intérieur, c’est pour les Nabis convertir le domestique en expérience contemplative : une mystique de l’immanence où la peinture capte l’âme des gestes ordinaires.
Vuillard voit sa toile comme une surface autonome.
La lumière dentelée pénètre par la fenêtre et illumine l’espace intérieur où chaque objet scintille. Dans ce foisonnement de milles fragments étincelants, la mère s’intègre parfaitement au mobilier.
La qualité décorative quelque peu irréelle favorise l’état d’âme que cette toile suggère : le regardeur se sent rassuré comme faisant partie de cet espace intime.
Les distances s’effacent et la perspective se rabat.
Plus que la révolution picturale, c’est la magie du quotidien dans sa tendresse que Vuillard semble retranscrire.
La tendresse de son regard sur sa mère le démarque de celui , plus espiègle de Bonnard.
Il y a dans ce tableau une atmosphère ouatée.
La discrétion est une caractéristique principale de ce tableau.
C’est un mélange de franchise et de discrétion, un indice de la subjectivité du peintre.
Conclusion
Madame Vuillard lisant le journal condense l’esthétique intimiste de Vuillard : une scène domestique réduite, où la figure s’efface dans un décor tissé de motifs et de couleurs sourdes.
Plutôt qu’un portrait au sens traditionnel, le tableau est un climat -celui d’un appartement-atelier où le quotidien, la matière textile et la lumière feutrée forment la véritable héroïne.
Par sa composition oblique, ses textures serrées et son traitement décoratif, l’œuvre affirme la modernité nabi : faire de la peinture non le miroir du monde, mais une tapisserie sensible où vie et décor ne font qu’un.
Sources :
Musée des Beaux-Arts Exposition Vuillard 19/09 au 19/11/1990








