Le Pont Mirabeau -G. Appolinaire

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Le Pont Mirabeau

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l’onde si lasse

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

L’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’espérance est violente

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Guillaume Apollinairealcools, 1913

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Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
Par delà le soleil, par delà les éthers,
Par delà les confins des sphères étoilées,

Mon esprit, tu te meus avec agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde,
Tu sillonnes gaiement l’immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté.

Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides;
Va te purifier dans l’air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.

Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l’existence brumeuse,
Heureux celui qui peut d’une aile vigoureuse
S’élancer vers les champs lumineux et sereins;

Celui dont les pensées, comme les alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes!

                                               Baudelaire: Les Fleurs de mal, III 

On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans

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I

— Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
— On va sous les tilleuls verts de la promenade.

Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !
L’air est parfois si doux, qu’on ferme la paupière ;
Le vent chargé de bruits, — la ville n’est pas loin, —
A des parfums de vigne et des parfums de bière…

II

— Voilà qu’on aperçoit un tout petit chiffon
D’azur sombre, encadré d’une petite branche,
Piqué d’une mauvaise étoile, qui se fond
Avec de doux frissons, petite et toute blanche…

Nuit de juin ! Dix-sept ans ! — On se laisse griser.
La sève est du champagne et vous monte à la tête…
On divague ; on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite là, comme une petite bête…

III

Le cœur fou Robinsonne à travers les romans,
— Lorsque, dans la clarté d’un pâle réverbère,
Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
Sous l’ombre du faux-col effrayant de son père…

Et, comme elle vous trouve immensément naïf,
Tout en faisant trotter ses petites bottines,
Elle se tourne, alerte et d’un mouvement vif…
— Sur vos lèvres alors meurent les cavatines…

IV

Vous êtes amoureux. Loué jusqu’au mois d’août.
Vous êtes amoureux. — Vos sonnets la font rire.
Tous vos amis s’en vont, vous êtes mauvais goût.
— Puis l’adorée, un soir, a daigné vous écrire… !

— Ce soir-là,… — vous rentrez aux cafés éclatants,
Vous demandez des bocks ou de la limonade…
— On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans
Et qu’on a des tilleuls verts sur la promenade.

23 septembre 1870. Rimbaud

Les saltimbanques

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Dans la plaine les baladins
S’éloignent au long des jardins
Devant l’huis des auberges grises
Par les villages sans églises.

Et les enfants s’en vont devant
Les autres suivent en rêvant
Chaque arbre fruitier se résigne
Quand de très loin ils lui font signe.

Ils ont des poids ronds ou carrés
Des tambours, des cerceaux dorés
L’ours et le singe, animaux sages
Quêtent des sous sur leur passage.

Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913       img_0339

Correspondances

 

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La nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L’homme y passe à travers des forêts de
symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se
confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se
répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs
d’enfants,
Doux comme des hautbois, verts comme les
prairies,
-Et d’autres corrompus, riches et
triomphants,

Ayant l’expansion des choses infinies,
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et
l’encens,
Qui chantent les transports de l’esprit et des
sens.
Charles BaudelaireLes Fleurs du mal

gauguin-matamoePaul Gauguin Matamoe ou le paysage des paons

Le poète s’en va dans les champs

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Le poète s’en va dans les champs
Il admire, il adore ;
Il écoute en lui-même une lyre ;
Et le voyant venir, les fleurs, toutes les fleurs,
Celles qui des rubis font pâlir les couleurs,
Celles qui des paons même éclipseraient les queues,
Les petites fleurs d’or, les petites fleurs bleues,
Prennent, pour accueillir agitant leurs bouquets,
De petits airs penchés ou de grands airs coquets,
Et, familièrement, car cela sied aux belles :
-Tiens ! c’est notre amoureux qui passe ! disent-elles.
Et, plein de jour et d’ombre et de confuses voix,
Les grands arbres profonds qui vivent dans les bois,
Tous ces vieillards, les ifs, les tilleuls, les érables,
Les saules tous ridés, les chênes vénérables,
L’orme au branchage noir, de mousse appesanti,
Comme les ulémas quand paraît le muphti,
Lui font de grands saluts et courbent jusqu’à terre
Leurs têtes de feuillée et leurs barbes de lierre,
Contemplent de son front la sereine lueur,
Et murmurent tout bas : C’est lui ! c’est le rêveur !

Les roches, juin 1831

Victor Hugo Les Contemplations

 

Notre Dame

avec pour canevas le poème de Baudelaire  : Correspondances
mon hommage à Notre Dame 

 

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Comme de longs échos qui de loin se confondent

 La fumée, les odeurs et les cris se répondent

 La pierre s’échauffe,  le feu se répand

 Il est des cris du bois comme des chairs d’enfants

 lumineux comme les flammes, furieux comme l’émotion

 Et d’autres intenses, noyés dans l’affliction

 Ayant l’expansion d’un incendie  expiatoire

 Qui brûle les transports de l’âme et de l’Histoire.

L’heure du berger – P.Verlaine 1886

L’heure du bergerFullSizeRender

La lune est rouge au brumeux horizon ;

Dans un brouillard qui danse, la prairie

S’endort fumeuse, et la grenouille crie

Par les joncs verts où circule un frisson ;

 

Les fleurs des eaux referment leurs corolles ;

Des peupliers profilent aux lointains,

Droits et serrés, leurs spectres incertains ;

Vers les buissons errent les lucioles ;

 

Les chats-huants s’éveillent, et sans bruit

Rament l’air noir avec leurs ailes lourdes,

Et le zénith s’emplit de lueurs sourdes.

Blanche, Vénus émerge, et c’est la Nuit.

 

Paul Verlaine.  Recueil : Poèmes saturniens (1866).

Poème japonais

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Oiseau sur une branche de cerisier en fleur – 1835
Utagawa Hiroshige

      . . . . . . . . . . . 

 

« Vivre uniquement le moment présent,

Se livrer tout entier à la contemplation

De la lune, de la neige, de la fleur de cerisier

Et de la feuille d’érable (…),

Ne pas se laisser abattre par la pauvreté

Et ne pas la laisser transparaître sur son visage,

Mais dériver comme une calebasse sur la rivière,

C’est ce qui s’appelle Ukiyo. »


Asai Ryôi (1612-1691)

Romances sans paroles – Verlaine

 

« Le rossignol qui du haut d’une branche se regarde dedans, croit être tombé dans la rivière.
Il est au sommet d’un chêne et toutefois a peur de se noyer »

Cyrano de Bergerac

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L’ombre des arbres dans la rivière embrumée

Meurt comme de la fumée,

Tandis qu’en l’air, parmi les ramures réelles,

Se plaignent les tourterelles.

 

Combien, ô voyageur, ce paysage blême

Te mira blême toi-même,

Et que tristes pleuraient dans les hautes feuillées

Tes espérances noyées !

 

Verlaine, mai-juin 1872